Le Grand Marin

C’est un choc dès la lecture de la première phrase. Le bras se prend dans l’engrenage, puis le corps tout entier. Ca secoue et c’est grisant de se trouver là, à la merci de la plume de Catherine Poulain, crue et tellement poétique. La petite française se confronte. Elle part pêcher la morue noire et le flétan en Alaska. Pendant dix ans, elle se mesure à une vie qu’on ne lui aurait pas choisie, serre les dents et ravale sa salive. Comme pour mieux éprouver ce bout du monde, elle s’enfile les cœurs encore battants de poissonnaille à l’agonie. Elle veut (se) démontrer qu’elle a sa place à bord, avec ceux qui endurent. A travers ce premier ouvrage, Poulain tacle avec classe l’idéal d’un monde meilleur tout en y cueillant son bonheur à elle, à grandes lampées de bière et de vodka. On se croirait dans les bouges de chez Jack London, ça braille et ça empeste l’alcool et le poisson. Dans le creux de mes draps j’admire, je me laisse bringuebaler par la rudesse de la mer, je tire mon chapeau à la femme. Et je garde, après coup, des odeurs, des saveurs, des images, des sensations. L’impression d’avoir vécu un grand voyage.

Le Zubial

Plus que de l’amour, c’est une force d’attraction qui lie Alexandre Jardin au Zubial, ce père de toutes les extrémités, de toutes les extravagances. Une poignée d’années avant de décider d’assumer la honte d’avoir un Nain Jaune de grand-père collabo dans « Des gens très bien », Jardin dépeint son père parti trop tôt sous les traits d’un guide spirituel perché sur son excentrique réalité, toute de frasques et de démesure, pour mieux fuir la monotonie. Le fils encense tellement que le père paraît tout droit sorti d’un film, lui qui fût célèbre scénariste. L’infinie admiration régit le ton du livre mais elle paraît si profondément sincère que j’ai dévoré « Le Zubial » avec délice.

Rosa Candida

C’est sur une planète ouatée que m’a transporté « Rosa Candida », drôle d’ouvrage islandais ni fiction ni raison, teinté de rose saumon et de bleu plat. Paternité, amour, religion, cinéma, fraternité, botanique, on effleure les thématiques avec délicatesse et on ne bouscule pas le lecteur. On fait un bout de chemin bisounours ensemble et on se sépare avec l’impression d’avoir lu le début d’une histoire qui pourtant finit bien là. Et malgré tout, j’ai passé un bon moment. Peut-être parce qu’il est des périodes où du plus profond de son corps, on a besoin d’un peu de mièvrerie amenée avec bienveillance, teintée de mystère et de poésie. On n’avait rien demandé, Audur Ava Olafsdottir l’a fait.

Fanny Stevenson

Un voyage à travers les océans et les continents, une épopée au cœur d’histoires d’amour incroyables, un périple dans les méandres du destin d’une femme, la découverte d’une époque, de divers milieux et d’étonnantes réalités. Voilà ce que m’a apporté la lecture de la biographie de Fanny Stevenson écrite par Alexandra Lapierre. A tel point que chaque soir, avant de partir lire dans mon lit, je prévenais : « je vais retrouver Fanny ». Je crois que c’est clair… Foncez! Et en plus vous apprendrez tout plein de choses sur l’idole d’un paquet de personnes, auteur de Dr Jekyll et Mister Hyde, L’Ile au Trésor et bien d’autres, Robert Louis Stevenson.

Kafka sur le rivage

Lire « Kafka sur le rivage », c’est un peu comme vivre un rêve éveillé, on s’imprègne d’un univers qu’on n’aurait pas osé imaginer. Murakami, par sa prose hypnotique, a l’art de nous rendre docile, à tel point qu’on accepte de se laisser délicieusement bercer dans un liquide amniotique constitué… d’autre chose. A condition d’être curieux. « Kafka sur le rivage », c’est un roman d’apprentissage, deux histoires de vie qui, à l’insu des personnages, se croisent et nous déroutent. On en ressort indemne mais plein de questions, de doutes métaphysiques. On s’en extrait, troublé, mais habité d’une énergie nouvelle, comme si l’on venait de mettre les pieds dans une sorte d’entre-deux.