Le Grand Marin

C’est un choc dès la lecture de la première phrase. Le bras se prend dans l’engrenage, puis le corps tout entier. Ca secoue et c’est grisant de se trouver là, à la merci de la plume de Catherine Poulain, crue et tellement poétique. La petite française se confronte. Elle part pêcher la morue noire et le flétan en Alaska. Pendant dix ans, elle se mesure à une vie qu’on ne lui aurait pas choisie, serre les dents et ravale sa salive. Comme pour mieux éprouver ce bout du monde, elle s’enfile les cœurs encore battants de poissonnaille à l’agonie. Elle veut (se) démontrer qu’elle a sa place à bord, avec ceux qui endurent. A travers ce premier ouvrage, Poulain tacle avec classe l’idéal d’un monde meilleur tout en y cueillant son bonheur à elle, à grandes lampées de bière et de vodka. On se croirait dans les bouges de chez Jack London, ça braille et ça empeste l’alcool et le poisson. Dans le creux de mes draps j’admire, je me laisse bringuebaler par la rudesse de la mer, je tire mon chapeau à la femme. Et je garde, après coup, des odeurs, des saveurs, des images, des sensations. L’impression d’avoir vécu un grand voyage.

Voyage aux îles de la Désolation

Quand le dépaysement ne tient qu’à la plongée dans une BD, c’est que scénario et esthétique touchent en plein cœur, suspendant le temps de lecture en voyage immobile. Avec « Voyage aux îles de la Désolation », on a le privilège d’accompagner l’auteur, Emmanuel Lepage, à bord du Marion Dufresne, bâtiment voué à sillonner les océans dans l’unique but de ravitailler les bases scientifiques subantarctiques, Crozet, Kerguelen, Amsterdam. C’est une inoubliable rencontre avec ceux qui vivent l’attraction des pôles, professionnels passionnés ou touristes avides d’extrêmes, ça sent l’odeur du mazout et le vent austral, et ça en apprend un peu plus sur les mystères des missions en terres australes. Le regard de Lepage mêlé à son excellent coup de crayon en font une magnifique BD documentaire à découvrir les yeux grand ouverts.

Les Vieux Fourneaux

Se glisser sous la couette un dimanche après-midi frisquet et humide et enchaîner la lecture des trois tomes des Vieux Fourneaux, c’est aussi jubilatoire que de s’offrir une grasse mat le premier jour des vacances, d’ouvrir les volets et d’accueillir sur le lit les doux rayons du soleil… et de poursuivre par un ptit déj pain grillé-beurre salé… Ici, le scénario fendard joue le rôle de grasse mat, les personnages celui des rayons du soleil, les anecdotes l’odeur du pain grillé… Avec cette BD, Lupano et Cauuet visent drôle, surprenant et intergénérationnel, de quoi s’attirer la sympathie d’un large panel de lecteurs. Bien joué.

Le Zubial

Plus que de l’amour, c’est une force d’attraction qui lie Alexandre Jardin au Zubial, ce père de toutes les extrémités, de toutes les extravagances. Une poignée d’années avant de décider d’assumer la honte d’avoir un Nain Jaune de grand-père collabo dans « Des gens très bien », Jardin dépeint son père parti trop tôt sous les traits d’un guide spirituel perché sur son excentrique réalité, toute de frasques et de démesure, pour mieux fuir la monotonie. Le fils encense tellement que le père paraît tout droit sorti d’un film, lui qui fût célèbre scénariste. L’infinie admiration régit le ton du livre mais elle paraît si profondément sincère que j’ai dévoré « Le Zubial » avec délice.

Rosa Candida

C’est sur une planète ouatée que m’a transporté « Rosa Candida », drôle d’ouvrage islandais ni fiction ni raison, teinté de rose saumon et de bleu plat. Paternité, amour, religion, cinéma, fraternité, botanique, on effleure les thématiques avec délicatesse et on ne bouscule pas le lecteur. On fait un bout de chemin bisounours ensemble et on se sépare avec l’impression d’avoir lu le début d’une histoire qui pourtant finit bien là. Et malgré tout, j’ai passé un bon moment. Peut-être parce qu’il est des périodes où du plus profond de son corps, on a besoin d’un peu de mièvrerie amenée avec bienveillance, teintée de mystère et de poésie. On n’avait rien demandé, Audur Ava Olafsdottir l’a fait.

La Défense autrement

Elle a l’oreille vive, Pauline Maucort. Cette fois, elle s’est infiltrée au cœur d’un flot d’humains programmés pour faire de l’argent, beaucoup d’argent. Equipée de son micro, elle a sillonné les coulisses de la Défense, recueillant les paroles d’un monde pour moi à part, qui malheureusement ne l’est pas. A travers les témoignages de deux anciens col blancs qui ont retourné ou veulent retourner leur veste, elle sème un peu d’espoir en montrant que changer, c’est possible. C’était dans Les Pieds Sur Terre sur France Culture et ça s’appelle La Défense autrement.

Fanny Stevenson

Un voyage à travers les océans et les continents, une épopée au cœur d’histoires d’amour incroyables, un périple dans les méandres du destin d’une femme, la découverte d’une époque, de divers milieux et d’étonnantes réalités. Voilà ce que m’a apporté la lecture de la biographie de Fanny Stevenson écrite par Alexandra Lapierre. A tel point que chaque soir, avant de partir lire dans mon lit, je prévenais : « je vais retrouver Fanny ». Je crois que c’est clair… Foncez! Et en plus vous apprendrez tout plein de choses sur l’idole d’un paquet de personnes, auteur de Dr Jekyll et Mister Hyde, L’Ile au Trésor et bien d’autres, Robert Louis Stevenson.

Les petits ruisseaux

On lit « Les Petits Ruisseaux » comme une comptine pour adulte, une histoire de bonhommes et de bonnes femmes confrontés aux douces surprises et aux dures réalités de la vie. Le héros croqué par Rabaté, c’est Emile, un vieux veuf fana de pêche qui dévore les instants avec délicatesse. Voilà encore une histoire qui traite d’existentiel et accompagne le lecteur dans ses propres questionnements. Une belle lecture, quoi, un joli moment… Si vous n’êtes pas convaincus, sachez tout de même que cet ouvrage contient quelques touches de sexe, un peu de drogue et pas vraiment de rock n’ roll…

Jeangot

Un air de jazz manouche flotte sur « Jeangot », histoire revisitée du guitariste Django Reinhardt. L’humour de Joann Sfar, aux manettes du scénario, s’incarne dans les répliques des personnages, grinçant la plupart du temps, un poil pipi caca par moments, drôle malgré tout. Clément Oubrerie illustre de la netteté de son trait cette fable colorée dont les personnages sont les sympathiques membres d’un bestiaire improbable. Niglaud, le narrateur hérisson, meilleur ami de Jeangot Renart, renard de son état, conte leurs extraordinaires aventures. Voilà une mixture qui sonne juste et qui en plus, m’a bien fait marrer.

Les mangeurs de hérissons

Avec « Les Mangeurs de Hérissons », Cabiria Chomel signe son premier documentaire sonore, une immersion dans une famille de gens du voyage qui peu à peu se sont sédentarisés. Ils racontent leur histoire et questionnent leur mode de vie présent, nous ouvrent volontiers la porte de leur culture, entre marginalité et humanité. Un document intéressant.

Sartre

Ca commence par ma curiosité pour Sartre, mon attrait pour Beauvoir. S’ensuit un agréable échange avec les auteures, Mathilde Ramadier la scénariste et Anaïs Depommier la dessinatrice. Et puis logiquement, la lecture de « Sartre », la BD réalisée par ces deux bouts de femmes pas plus âgées que moi, la passion au cœur. L’une pour le dessin, l’autre pour l’homme, le philosophe, l’écrivain. Elles nous invitent à le suivre dans des moments de sa vie, choisis, signant là une œuvre d’art qui fait document. Je recommande et tire mon chapeau. Chez Dargaud.

Le Petit Prince

S’il est un ouvrage qui m’émeut à en verser des larmes, c’est l’adaptation du Petit Prince de St Exupéry par le génial Joann Sfar. Sous ses traits en pointillés, la singularité de l’enfant aux yeux démesurés, expressif au possible, me touche en plein cœur. Il raconte la complexité de la vie avec une simplicité déconcertante, fait voyager de planète en univers grâce à un ingénieux choix de couleurs. Rien de tel que ce classique revisité, l’essentiel suggéré. Chez Gallimard.

Les Sentinelles

Les parcours se croisent et ne se ressemblent pas. Du moins, au début, avant de vivre la rue. « Les Sentinelles » commence au bout du fil, quand pendant quelques secondes, on écoute en boucle le répondeur aseptisé du 115, avant d’apprendre par le premier témoin qu’il faut attendre 25 minutes. Ce documentaire radiophonique mêle les expériences, il laisse la place à la parole, les voix de personnes qui vivent la rue, celles de travailleurs sociaux qui, au quotidien, les accompagnent. Un très beau documentaire du collectif nantais Le Bruitagène qui soulève tout un tas de questions, se fait relai de réalités importantes à diffuser.

La Marie en Plastique

C’est un magnifique travail d’équipe qu’ont réalisé Prudhomme et Rabaté avec « La Marie en Plastique » ! Une véritable œuvre d’art dans laquelle se côtoient un scénario finement amené et un dessin extrêmement précis. Aucun détail n’est laissé au hasard, les expressions des personnages, leurs postures, leurs répliques, pour raconter une histoire miraculeuse où bigoterie et communisme font drôle de ménage, dans une famille tout ce qu’il y a, au premier abord, de plus banale. Ca grince doucement, juste ce qu’il faut. Un moment de lecture savoureux.

Kafka sur le rivage

Lire « Kafka sur le rivage », c’est un peu comme vivre un rêve éveillé, on s’imprègne d’un univers qu’on n’aurait pas osé imaginer. Murakami, par sa prose hypnotique, a l’art de nous rendre docile, à tel point qu’on accepte de se laisser délicieusement bercer dans un liquide amniotique constitué… d’autre chose. A condition d’être curieux. « Kafka sur le rivage », c’est un roman d’apprentissage, deux histoires de vie qui, à l’insu des personnages, se croisent et nous déroutent. On en ressort indemne mais plein de questions, de doutes métaphysiques. On s’en extrait, troublé, mais habité d’une énergie nouvelle, comme si l’on venait de mettre les pieds dans une sorte d’entre-deux.